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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Poètes, 1862.djvu/107

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donné à son talent la trempe vibrante et l’énergie que naturellement il n’avait pas. Il tremble que la civilisation ne passe son agréable rouleau sur la terre vierge et âpre de son pays, et il se jette tête baissée dans cette civilisation, absolument comme Gribouille se jette dans l’eau de peur de se mouiller.

Cette intéressante uniformité, qui tend à s’emparer de l’univers pour lui donner de tous les côtés le même visage, paraît à son imagination un malheur d’ennui et de platitude incomparable, et lui, lui qui appartient encore à un peuple à physionomie, il efface la sienne avec le scrupule de ces vaillants qui croient que tout ce qui est expressif ou pittoresque touche au ridicule. Enfin il pleure sur ses braies, mais il les sacrifie… bien différent de ces Écossais qui se faisaient tuer pour ne pas en porter ! Tel est Brizeux. Le portrait que MM. ses éditeurs publient à la tête de ses Œuvres doit être ressemblant, mais il trompera l’imagination de plus d’un ou de plus d’une, qui a rêvé de l’auteur de Marie. Ce n’est pas même là le Brizeux auquel on s’attendait ; Brizeux le Brisé, brisé de cœur, de voix, de rhythme, de talent aussi, car son talent éclate parfois tout à coup et se brise dans une fêlure. Non ! c’est M. Auguste Brizeux, qui n’a l’air nullement Celte, avec sa redingote noire et son lorgnon jeté par-dessus. On le prendrait plutôt pour un sous-préfet que pour un poète idylliquement sauvage, — mon Dieu ! oui, un sous-préfet en tournée et qu’une conscription aurait fatigué !