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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/386

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nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la Révolution française !

Il faut dire cela et le dire bien haut ! Nous avons donc vécu en vain. Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d’esprit comme de mœurs, n’y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais l’horreur n’a pas monté plus haut que le cœur. La Science probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d’Achille, afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins ?) le Matérialisme a continué d’être à peu de chose près, à cette heure, ce qu’il était quand La Mettrie publiait cette Histoire naturelle de l’âme, qui fit tant de bruit, et cet Homme-machine qui n’en fit pas moins ! En ce temps-là, les habiles et les modérés du Matérialisme dirent que La Mettrie avait l’esprit un peu dérangé ; et pour se consoler, il s’en alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse. Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée, comme une sécrétion du cerveau !

Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique mise au service de la doctrine, c’est différent ! Cabanis, qui a la froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très-supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un tempérament désordonné ! Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais à la manière des Incroyables de son temps, appliquant aux matières philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami