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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/294

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toutes ses lettres, Héloïse n’est occupée que de la seule chose qu’on oublie entièrement, quand on aime. Elle ne s’inquiète que du qu’en dira-t-on du monde. Le monde, son admiration, son mépris, et jusqu’à ses commérages, voilà ce qui plane éternellement sur la solitude et la désolation de sa vie ! Abailard aussi partage ce lâche esclavage. Abailard craint le mépris du monde, non dans ce qu’il aurait de mérité et de légitime. Il le craint, non pas pour l’homme moral, si coupable en lui, mais pour l’homme physique qui n’est plus. Héloïse, elle, qui n’a pas besoin qu’on la mutile pour cesser d’être femme, Héloïse qui ne le fut jamais, tant elle est, de tempérament et d’âme, philosophe ! Héloïse brave le mépris du monde, parce que l’homme qui l’a perdue est un de ces fascinateurs de passage qui traversent de temps en temps l’histoire et qui voient pendant quelques minutes le monde idolâtre et imbécile à leurs pieds. Les dernières pudeurs de la femme et de la chrétienne, le mystère et la honte de sa faute, ce qui reste à la plus coupable pour que le pardon descende sur sa tête, tout est sacrifié par Héloïse à cette vanité infernale d’avoir été la préférée d’un homme célèbre et sa fille de joie, — car le mot y est, meretrix, — et M. Oddoul l’a traduit. Il faut bien citer pour qu’on nous croie. Cette païenne qui a toujours répugné au mariage parce qu’elle n’a jamais senti en elle que l’amour des courtisanes lettrées de la Grèce, cette femme qui pressentait, dès le douzième siècle, les libertés saint-simoniennes de notre temps, écrit dans ses lettres cette déclaration de principes : « Quoique le nom de femme soit jugé plus fort et plus