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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/229

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Sur une lettre, très-peu merveilleuse, que nous pouvons lire dans l’édition de M. Gilbert, et dans laquelle Vauvenargues s’amuse à l’éternel parallèle, cher aux rhétoriques, du génie de Corneille et du génie de Racine, Voltaire prend feu comme un jeune homme pour cet officier du régiment du roi qui s’ennuie de son métier, et qui lui envoie, avec tous les salamalecs d’usage, de la littérature de garnison. Au reçu de ce simple hommage, Sa Majesté Voltaire, dont la tête ne baissait pas encore (il avait cinquante ans), s’exalte et se met à faire pleuvoir un déluge de titres sur son modeste correspondant. C’est une avalanche de faveurs ! Presque immédiatement, il le chamarre de tous les Ordres de la sagesse, de la vertu, du grand goût, du génie, de la magnanimité ; il le constelle de tous les crachats de la flatterie d’un souverain ; enfin, il en fait son Potemkin intellectuel ! Si Vauvenargues n’était pas mort au milieu de cette gloire, il aurait eu le sort de tous les favoris. La main qui, sans raison, l’avait mis au-dessus des autres, l’aurait laissé retomber. Mais il mourut jeune, à temps, avec la beauté d’une espérance que la mort a trompée, mais que la vie n’a pas trahie. Il mourut au moment où Voltaire lui disait le mot de Virgile : « tu seras Marcellus, tu Marcellus eris ! » Le sérieux de la mort communiqua aux éloges de la plume la plus légère, qui ait jamais joué avec toutes choses, la consistance du style lapidaire d’un tombeau. Certes, puisqu’il aimait la gloire, Vauvenargues a bien fait de mourir. La mort lui a été favorable comme la maladie. Sans la maladie, sans la douleur qui lui a donné le peu de fil et de mordant qu’on trouve dans ses œuvres, il aurait été, comme tous