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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/206

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III

Le génie donc, mais le génie de l’expression et du sentiment, voilà la supériorité nette (reina netta !) de Pascal ! Quelque pénétrant qu’il soit, il est plus pénétré, il est plus éloquent encore. Dans ce livre qui saigne, ce n’est pas la pensée qui domine, c’est le pathétique ! La pensée qui circule dans ces Pensées est bientôt dite, et c’est toujours la même pensée. « Rien de certain, rien qui se démontre, la philosophie radicalement impuissante, la raison, sotte, Dieu donc et Dieu, c’est-à-dire Jésus-Christ », tel est le fond : mais la forme et plus que la forme, — car, au point de vue extérieur, cette forme, c’est Montaigne, Montaigne, c’est l’écorce du style dé Pascal, — mais l’âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce fond de si peu d’invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le Pascal en propre, voilà l’originalité qu’on n’avait pas vue et qu’on ne reverra peut-être jamais ! Quoiqu’il y ait là de bien grandes images qui frappent le front, les yeux et l’esprit comme une main, ce qui est plus beau que l’image encore, l’image, d’un physique si puissant, c’est l’accent, l’intime accent. Jamais il n’en fut de plus tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du pied de la Croix, cette grande âme qui souffre la passion de la raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble, quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la Croix !