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Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/100

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Trente ans, — disait le plus positif des esprits de ce siècle positif, — trente ans, voilà ce que dure à peu près toute gloire philosophique allemande ! » Et il avait raison. C’est moins long que la beauté d’une femme ! Kant, Fichte, Jacobi, Schelling, n’existent plus… que dans Tennemann. Mettons pour Hegel, qui est le plus tort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme quatre-vingts à cent ans d’influence malsaine sur le monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des conquêtes, jusqu’à l’épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d’iniquités. Oui, mettons cela, si vous l’exigez !… Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant, aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête, et c’en sera pour jamais !

C’est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes de philosophie, qui veulent expliquer ce monde de mystère et en supprimer le crépuscule…

C’est de la plaisanterie ! La plaisanterie, qu’on croit légère, c’est si souvent du désespoir ! Ainsi que tous les derniers venus en philosophie, — et ni plus ni moins qu’eux, — le grand Hegel a cru nous apporter le dernier mot des choses. La grosseur d’un tel ridicule s’est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule n’en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide immense, s’est trompé de la plus petite erreur et de la plus commune sur le compte de la destinée humaine que Schelling, — un philosophe comme lui pourtant, — ne pouvait expliquer sans la Chute. Perdu dans l’abstraction où ils