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Page:Barbey d’Aurevilly - À côté de la grande histoire, 1906.djvu/124

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Shakespeare de son génie et dépassé ses inventions I C’est à cette femme, en effet, que Philippe de Kœnigsmark doit sa physionomie. Nous le jugeons à travers elle. Sans elle, qui sait ? il rentrerait peut-être dans l’aspect général de sa race, et, comme les autres de cette race unitaire, de cette moelle de roi comme dit le nom de Kœnigsmark, il ne s’en distinguerait pas !

C’était le frère de Charles-Jean, le chevalier de Malte protestant et de la belle comtesse Aurore. De l’un il avait l’énergie téméraire, et de l’autre la beauté suprême, l’ironie, la grâce, l’insolence, tous les ensorcellements des hommes qui doivent vivre et mourir par l’amour. Élevé avec la fille du prince de Celle, Sophie-Dorothée, qui devint duchesse de Hanovre, il avait été aimé d’elle dans son enfance, et, si l’on en croit la correspondance publiée par Blaze de Bury, il le fut encore plus tard, mais d’un amour moins pur. La comtesse de Platen, qui l’aimait assez éperdûment pour consentir au plus outrageant des partages, l’aimait trop pour consentir à ses mépris. Elle résolut de se venger bien plus de lui qu’elle adorait que d’une rivale détestée, tout en les perdant tous les deux. Avec cette invasion d’activité des grandes passions qui voudraient l’ubiquité de Dieu pour tout faire dans l’accomplissement d’un crime de cœur, elle dénonça l’amour de Kœnigsmark au duc régnant, extorqua l’ordre de le tuer, si on le trouvait chez la duchesse, écrivit de sa main faussaire un rendez-vous auquel ce malheureux