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temps, le marchepied lui a coupé les jambes, il est tombé, la roue de derrière lui a passé sur le corps. L’exprès qui court à Paris chercher les premiers chirurgiens vous fera parvenir cette lettre que mon fils, au milieu de ses douleurs, m’a dit de vous écrire, afin de vous faire savoir notre entière soumission à vos décisions pour l’affaire qui l’amenait dans sa famille.

Je vous serai, jusqu’à mon dernier soupir, reconnaissant de la manière dont vous procédez et je justifierai votre confiance.

François Minoret. »

Ce cruel événement bouleversait la ville de Nemours. La foule émue à la grille de la maison Minoret apprit à Savinien que sa vengeance avait été prise en main par un plus puissant que lui. Le gentilhomme alla promptement chez Ursule, où le curé, de même que la jeune fille, éprouvait plus de terreur que de surprise. Le lendemain, après les premiers pansements, quand les médecins et les chirurgiens de Paris eurent donné leur avis, qui fut unanime sur la nécessité de couper les deux jambes, Minoret vint, abattu, pâle, défait, accompagné du curé, chez Ursule, où se trouvaient Bongrand et Savinien.

— Mademoiselle, lui dit-il, je suis bien coupable envers vous ; mais si tous mes torts ne sont pas complétement réparables, il en est que je puis expier. Ma femme et moi, nous avons fait vœu de vous donner en toute propriété notre terre du Rouvre dans le cas où nous conserverions notre fils, comme dans celui où nous aurions le malheur affreux de le perdre.

Cet homme fondit en larmes à la fin de cette phrase.

— Je puis vous affirmer, ma chère Ursule, dit le curé, que vous pouvez et que vous devez accepter une partie de cette donation.

— Nous pardonnez-vous ? dit humblement le colosse en se mettant à genoux devant cette jeune fille étonnée. Dans quelques heures l’opération va se faire par le premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu, mais je ne me fie point à la science humaine, je crois à la toute-puissance de Dieu ! Si vous nous pardonniez, si vous alliez demander à Dieu de nous conserver notre fils, il aura la force de supporter ce supplice, et, j’en suis certain, nous aurons le bonheur de le conserver.

— Allons tous à l’église ! dit Ursule en se levant.

Une fois debout, elle jeta un cri perçant, retomba sur son fau-