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Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/661

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VERMINE


Air :


Voilà douze ans, à la France, arbre immense,
J’ai dit : « Plus beaux tes fruits croîtront toujours ;
« Au monde entier destinant leur semence,
« Dieu les mûrit au soleil des trois jours.

« Vous qui chantez cette année abondante,
« Par moi prédite à l’arbre glorieux,
« Heureux enfants, à la branche pendante
« Cueillez les fruits greffés par vos aïeux. »
 
Ils se hâtaient ; mais, la récolte faite,
Je vois bientôt ces fruits tachés, flétris,
Dans son espoir trompant le vieux prophète,
Forcer sa bouche et son cœur au mépris.

Est-ce du ciel, arbre de la patrie,
Que vient ce mal d’où naissent tous nos maux ?
Ta noble sève est-elle enfin tarie ?
D’un air impur nourris-tu tes rameaux ?

Non ; les vers seuls, de la Mort sourds ministres,
Ont dès longtemps couvé notre malheur ;
Ils ont osé, ces corrupteurs sinistres,
Souiller le fruit aux langes de la fleur.

Là, sous nos yeux, tenez, l’un d’eux se dresse :
« Pour dominer, dit-il, gonflé d’orgueil,
« Frères, à nous la Lâcheté s’adresse ;
« Préparons-lui son trône et son cercueil.

« Qu’avec ses fruits l’arbre à la vaste cime,
« Déjà mourant, succombe à notre effort,
« Tandis qu’au pied s’entr’ouvrira l’abîme
« Que nous creusons sous un peuple qui dort. »

Il a dit vrai : ces enfants de la tombe
De l’arbre saint rongent les bras puissants ;
Voyez du ciel sa couronne qui tombe
Et son vieux tronc insulté des passants.

Dieu, si trois jours tu nous permis de croire
Que ta bonté pour nous se réveillait,
Sauve la France et les fruits de sa gloire
Des vers éclos au soleil de Juillet !