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Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/616

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MON CARNAVAL


À ANTIER


Air : Ainsi jadis un grand prophète.


Tandis qu’aimable et gai convive,
Tu règnes dans plus d’un repas,
Antier, il faut que je t’écrive
Comment je fête les jours gras.
Seul entre ma lampe et ma chatte,
Vieux rêveur, je vois sous mes yeux
Des temps d’où notre amitié date
Passer le fantôme joyeux.

À jours pareils, notre jeunesse,
S’affublant d’habits les plus fous,
S’écriait : Joie, amour, ivresse,
Nous ont faits dieux ; imitez-nous.
Mais pourquoi d’un carton fantasque
Prenions-nous le voile importun ?
À des fronts si gais point de masque :
C’est au vieillard qu’il en faut un.

Te rappelles-tu nos soirées ?
Le Champagne à crédit moussant ?
Les belles robes déchirées ?
Le rire au loin retentissant ?
Quels chants ! quels cris ! C’était merveilles
De nous voir traiter, chaque nuit,
Les plaisirs comme des abeilles
Qu’on arrête à force de bruit.

Souvenir cher à mes pensées !
Grâce à la fraîcheur qu’il leur rend,
Je souris aux heures passées,
Je m’arrange du jour mourant.
Pur de haine et d’hypocrisie,
Rêvant le bien, cherchant le beau,
Je sème un peu de poésie
Sur les marches de mon tombeau.

Cher ami, loin que je me gronde
D’avoir tant chanté le plaisir,
Quand je finirai pour ce monde,
Je n’y laisserai qu’un désir :
C’est qu’à la saison printanière,
D’heureux enfants, au teint vermeil,
Viennent, où dormira ma bière,
Sur les fleurs danser au soleil.