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Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/568

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« Je sais un remède et la dose
« Qui sauva la vie au sultan ;
« Mais d’or potable il se compose
« Et de perles plein mon turban. »

Ben-Issa promet ses oreilles.
Moch aux yeux verts vient et prétend
Qu’un prêt de richesses pareilles
Veut un gage plus important.
« S’il vous donnait cet œil qui brille »,
Dit Maleck. Mais l’estropié
Refusa net : « Par ma béquille !
« Est-ce trop d’un œil pour un pied ?

« — Ah ! pour cet œil sauve ma femme !
« Près de toi ne m’auras-tu pas ?
« Jusqu’à la Mecque, oui, sur mon âme,
« Je jure de guider tes pas. »
L’œil est donné. Prenant la somme,
Tout chargé d’or Maleck s’enfuit,
S’enfuit et laisse le pauvre homme
À tâtons errer dans sa nuit.

« Tu vas tomber dans la rivière ! »
Crie un passant ; « j’en ai pâli,
« Issa privé de la lumière !
« Je te tiens ! Viens, je suis Ali,
« Ali, ton compagnon de classe ;
« Des jongleurs le plus gai, dit-on.
« Il t’offre part à sa besace ;
« Il te servira de bâton. »

Contre son cœur Issa le presse.
Dieu ! voilà son bras rétabli !
Sa jambe et ses dents ! quelle ivresse !
De ses deux yeux il voit Ali.
Même il voit les pâles visages
Des quatre amis au cœur affreux,
Privés chacun de l’un des gages
Que naguère il donnait pour eux.

Dans l’air apparaît le Génie :
« Mon fils, jouet de ces ingrats,
« Vois leur méchanceté punie :
« À toi l’or que tu leur livras,
« Qu’au bon Ali cet or profite ;
« Vous vieillirez ensemble. Adieu !
« Faire le bien à qui mérite,
« C’est mériter deux fois de Dieu. »

Le couple heureux, l’âme attendrie,
Des quatre infirmes demi-nus
S’éloigne, et Ben-Issa s’écrie :
« Ah ! que de pleurs j’ai retenus !
« Ali, porte-leur en cachette
« Du riz, du miel et des habits,
« Qu’ils s’amendent ! Par le Prophète
« Caillou touché devient rubis. »