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Page:Béranger, oeuvres complètes - tome 2.pdf/336

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Sur les débris de la patrie en cendres,
Nous nous étions rencontrés tous les deux.
Moi, je chantais ; lui, vétéran d’Arcole,
Sourit au luth vengeur d’un vieux laurier.
Grâce à vos dons, qu’un tombeau me console :
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

L’ambition n’effleurait point sa vie ;
Mais, même aux champs, rêvant un beau trépas,
Il écoutait si la France asservie,
En appelant, ne se réveillait pas.
Contre la mort j’aurais eu son courage,
Quand sur son bras je pouvais m’appuyer.
Ma voix pour lui demande un peu d’ombrage :
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Contre un pouvoir qui de nous se sépare,
Son éloquence a toujours combattu.
Ce n’était point la foudre qui s’égare ;
C’était un glaive aux mains de la Vertu.
De la tribune on l’arrache ; il en tombe
Entre les bras d’un peuple tout entier.
La haine est là ; défendons bien sa tombe :
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Tu l’oublias, peuple encor trop volage,
Sitôt qu’à l’ombre il goûta le repos.
Mais, noble esquif mis à sec sur la plage,
Il dut compter sur le retour des flots.
La seule mort troubla la solitude
Où mes chansons accouraient l’égayer.