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Au moment où les jeunes filles allaient se séparer pour le dîner de quatre heures, le héros de la journée fit son apparition. Harriet détourna la tête, mais Emma le reçut avec son sourire habituel. Tout indiquait dans l’attitude de M. Elton qu’il avait conscience d’avoir fait un pas en avant et Emma supposa qu’il venait se rendre compte de l’effet produit. Le prétexte ostensible de sa visite était de s’informer si on avait besoin de lui pour la partie de M. Woodhouse ce soir-là : si sa présence pouvait être utile, il remettrait n’importe qu’elle autre obligation, mais, dans le cas contraire, il s’excuserait, ayant promis conditionnellement à son ami, M. Cole, de dîner avec lui.

Emma le remercia de sa prévenance, mais ne voulut pas entendre parler qu’il désappointât son ami à cause d’eux. M. Elton se crut tenu à de nouvelles protestations ; puis, comme il allait se retirer, Emma prit le papier sur la table et le lui passa.

— Voici la charade que vous nous avez si aimablement laissée et dont nous vous remercions. Nous l’avons tant admirée que je me suis permis de la transcrire sur l’album de Mlle Smith. J’espère que votre ami n’y verra pas d’inconvénient. Naturellement, je n’ai copié que les huit premières lignes.

M. Elton parut un peu interdit. Il bredouilla une allusion à « l’honneur… » en regardant Emma et Harriet alternativement ; enfin, il prit le cahier qui était sur la table et l’examina avec attention. Désireuse de dissiper la gêne, Emma dit en souriant :

— Je vous prie de faire nos excuses à votre ami, mais une si jolie charade ne doit pas rester le monopole de quelques privilégiés. L’auteur peut être sûr d’obtenir le suffrage de toutes les femmes chaque fois qu’il donnera à ses écrits un tour aussi galant.