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pour Frank Churchill avait été évidemment superficiel. Telle fut la conclusion de cette première série de réflexions. Seule son affection pour M. Knightley surnageait ; tout le reste lui faisait horreur. Elle eut honte d’elle-même en examinant sa conduite : avec une insupportable vanité, elle s’était imaginé pénétrer le secret des sentiments de chacun, et avait eu la prétention de diriger les destinées à son gré ! Elle s’était trompée de toute façon ; elle avait causé le malheur d’Henriette, son propre malheur et, elle commençait à le craindre, celui de M. Knightley. De ce côté pourtant, elle conservait de l’espoir ; l’affection de M. Knightley pouvait très bien n’exister que dans l’imagination d’Henriette. M. Knightley et Henriette Smith ! En comparaison l’attachement de Frank Churchill et de Jane Fairfax paraissait tout naturel. Elle prévoyait l’indignation de M. John Knightley et le blâme général que ce mariage rencontrerait. Tout en n’y croyant pas, elle était forcée de reconnaître que cette hypothèse n’était pas absolument sans fondement. La chance et les circonstances n’avaient-ils pas toujours été parmi les facteurs du destin ? La lourde part de responsabilité qui lui incombait de toute façon l’accablait. Si, laissant Henriette dans le milieu où elle était appelée à vivre, elle ne se fût pas opposée à un mariage avec M. Martin, les malheurs actuels eussent été évités et le bonheur de la jeune fille assuré.

Elle s’étonnait qu’Henriette ait eu l’audace de penser à M. Knightley. Comment était-elle assez présomptueuse pour s’imaginer être l’élue d’un homme de cette valeur et de cette distinction, ce et avant d’en avoir reçu l’assurance formelle. Il n’y avait qu’une explication : Henriette n’avait plus conscience de son infériorité de situation et d’intelligence. Hélas, n’était-ce pas aussi son œuvre ? Qui donc avait fait tant d’efforts pour donner à Henriette une haute opinion d’elle même ? Qui donc lui avait conseillé de s’élever socialement, lui avait assuré qu’elle pouvait prétendre à un grand mariage ? Si Henriette, modeste et humble autrefois était devenue vaniteuse, à qui la faute ?

(À suivre.)