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était condamnée à faire la route en tête à tête avec lui. Le jour précédent, cette surprise ne lui eût pas été particulièrement désagréable ; elle n’avait alors aucune arrière-pensée ; elle eût parlé d’Harriet et le chemin n’aurait pas paru long ; mais ce soir là elle voyait les choses sous un jour tout différent et fut très contrariée du hasard qui les mettait en présence ; elle soupçonnait M. Elton d’avoir bu plus que de raison des excellents vins de M. Weston et redoutait de le voir reprendre le cours des propos qui l’avaient précédemment offensée ; pour le tenir le plus possible à sa place, elle se préparait à entamer de suite, de l’air le plus sérieux, une conversation sur le temps et la nuit ; mais à peine avait-elle commencé qu’elle se vit interrompue, sa main fut saisie et son attention réclamée : M. Elton, violemment ému, se prévalait d’une aussi précieuse opportunité pour déclarer des sentiments qui ne seraient pas, il l’espérait, une surprise pour elle ; il avouait en tremblant qu’il l’adorait et se déclarait prêt à mourir si elle repoussait son hommage ; il se flattait pourtant qu’un amour aussi profond ne pouvait manquer d’avoir produit quelque effet. Il était en somme tout préparé à se voir agréé sans retard. Emma demeurait stupéfaite : sans scrupules, sans s’excuser, M. Elton, l’amoureux d’Harriet lui faisait une déclaration ! Elle essaya de l’arrêter, mais en vain ; il était décidé à aller, jusqu’au bout. Malgré sa colère elle prit la résolution de se contraindre lorsqu’il lui serait possible de répondre. Elle espérait qu’il fallait mettre sur le compte de son état anormal une grande partie de sa folie et en conséquence elle lui répondit sur un ton moitié sérieux, moitié ironique :

— Je suis extrêmement étonnée, M. Elton, de vous entendre me parler de la sorte ; j’aurais été heureuse de me charger d’un message pour Mlle Smith et je pense qu’il y a confusion dans votre esprit.

— Mlle Smith !

(À suivre.)