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Page:Augier - Théatre complet, tome 5, 1890.djvu/122

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Fernande, après un silence.

Il ne faut pas me juger comme une autre, monsieur. Mon enfance n’a pas été couvée par une mère ; elle a grandi seule avec le sentiment de l’abandon et l’instinct sauvage. À l’époque où l’enfant commence à s’appuyer sur le père, une étrangère survint entre le mien et moi, je compris que mon protecteur se livrait, et je le sentis menacé… dans quoi ? je n’en savais rien ; mais ma tendresse jalouse devint une clairvoyance… Vous aviez raison de me plaindre, monsieur ; j’ai vécu dans une souffrance au-dessus de mon âge, une souffrance d’homme et non de jeune fille. Il s’est livré dans ma tête des combats qui ont, pour ainsi dire, changé le sexe de mon esprit. À la place des délicatesses féminines, il s’est développé en moi un sentiment d’honneur viril ; c’est par là seulement que je vaux, et je vous donne une grande preuve de mon estime en vous expliquant mes droits étranges à la vôtre.


Maximilien.

Dites à mon respect, mademoiselle.


Fernande.

Nos routes se sont rencontrées un instant, et vont se séparer probablement pour toujours ; mais je me souviendrai de cette rencontre, et j’espère que vous ne l’oublierez pas.


Maximilien.

Non, certes… et mes humbles vœux vous suivront dans l’éclat de votre nouvelle existence. Puisse-t-elle tenir ce que vous vous en promettez !


Fernande, avec un sourire triste.

Je n’ai pas été gâtée, et je ne suis pas bien exigeante.