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THÉATRE ORIENTAL ET THÉATRE OCCIDENTAL

de signification pour l’esprit que les clartés apportées par les analyses de la parole.

« C’est ainsi que la vraie beauté ne nous frappe jamais directement. Et qu’un soleil couchant est beau à cause de tout ce qu’il nous fait perdre. »

Les cauchemars de la peinture flamande nous frappent par la juxtaposition à côté du monde vrai de ce qui n’est plus qu’une caricature de ce monde ; ils offrent des larves qu’on aurait pu rêver. Ils prennent leur source dans ces états semi-rêvés qui provoquent les gestes manqués et les dérisoires lapsus de la langue. Et à côté d’un enfant oublié ils dressent une harpe qui saute ; à côté d’un embryon humain nageant dans des cascades souterraines ils montrent sous une forteresse redoutable l’avance d’une véritable armée. À côté de l’incertitude rêvée la marche de la certitude, et par delà une lumière jaune de cave l’éclair orangé d’un grand soleil d’automne sur le point de se retirer.

Il ne s’agit pas de supprimer la parole au théâtre mais de lui faire changer sa destination, et surtout de réduire sa place, de le considérer comme autre chose qu’un moyen de conduire des caractères humains à leurs fins extérieures, puisqu’il ne s’agit jamais au théâtre que de la façon dont les sentiments et les passions s’opposent les uns aux autres et d’homme à homme dans la vie.

Or changer la destination de la parole au théâtre c’est s’en servir dans un sens concret et spatial, et pour autant qu’elle se combine avec tout ce que le théâtre contient de spatial et de signification dans le domaine concret ; c est la manipuler comme un objet solide et qui ébranle des choses, dans l’air d’abord, ensuite dans un domaine infiniment plus mystérieux et plus secret mais qui lui-même admet l’étendue, et ce domaine secret mais étendu il ne sera pas très difficile de l’identifier avec celui de l’anarchie formelle d’une part mais aussi de la création formelle continue d’autre part.