Ouvrir le menu principal

Page:Artaud - Le théâtre et son double - 1938.djvu/126

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
124
LE THÉATRE ET SON DOUBLE

talent fait figure de conséquence et non de simple accident.

Si l’époque se délourne et se désintéresse du théâtre, c’est que le théâtre a cessé de la représenter. Elle n’espère plus qu’il lui fournisse des Mythes sur lesquels elle pourrait s’appuyer.

Nous vivons une époque probablement unique dans l’histoire du monde, où le monde passé au crible voit ses vieilles valeurs s’effondrer. La vie calcinée se dissout par la base. Et cela sur le plan moral ou social se traduit par un monstrueux déchaînement d’appétits, une libération des plus bas instincts, un crépitement de vies brûlées et qui s’exposent prématurément à la flamme.

Ce qui est intéressant dans les événements actuels ce ne sont pas les événements eux-mêmes, mais cet état d’ébullition morale dans lequel ils font tomber les esprits ; ce degré de tension extrême. C’est l’état de chaos conscient où ils ne cessent de nous plonger.

Et tout cela qui ébranle l’esprit sans lui faire perdre son équilibre est pour lui un moyen pathétique de traduire le battement inné de la vie.

Eh bien, c’est de cette actualité pathétique et mythique que le théâtre s’est détourné ; et c’est à juste titre que le public se détourne d’un théâtre qui ignore à ce point l’actualité.

On peut donc reprocher au théâtre tel qu’il se pratique un terrible manque d’imagination. Le théâtre doit s’égaler à la vie, non pas à la vie individuelle, à cet aspect individuel de la vie où triomphent les caractères, mais à une sorte de vie libérée, qui balaye l’individualité humaine et où l’homme n’est plus qu’un reflet. Créer des Mythes voilà le véritable objet du théâtre, traduire la vie sous son aspect universel, immense, et extraire de cette vie des images où nous aimerions à nous retrouver.

Et arriver ce faisant à une espèce de ressemblance