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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 8.djvu/462

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cessivement à la citadelle ou ailleurs. Non ! à moins d’être de la même nature que celle du Tigre, un homme ne se complaît pas à verser autant de sang que le fit Henry Christophe.

C’est à son palais de Sans-Souci surtout que, durant quatorze années, il fit sentir le poids de son joug de fer. Assis ordinairement sur une espèce de trône qu’il avait fait placer entre les branches d’un Caymittier de la terrasse attenante au palais, il y rendait ce qu’il appelait la justice, dans sa prétention d’imiter Louis IX exerçant réellement cet attribut des rois sous les chênes de Vincennes, de même que, dans le faste de sa cour, il croyait imiter Louis XIV[1]. Les nobles qui la formaient étaient tenus de se rendre au palais avant le jour, quelque temps qu’il fît, en grand costume et pour attendre le lever de Sa Majesté, dans l’attitude du respect servile qu’elle exigeait. Nul d’entre eux n’osait regarder ce roi en face ; tous tremblaient à son approche, dans la crainte qu’un caprice ne le portât à ordonner leur décapitation : ce qui, dans son langage ironique et barbare, s’appelait « changer la tête, » comme la mise aux fers s’appelait « une paire de bas de soie aux pieds. » Quand il sortait de sa chambre pour venir sous le Caymittier, vingt sentinelles portaient les armes en même temps, toutes les issues du palais étant gardées. Ses nobles officiers se rangeaient en ligne, le front courbé vers la terre, mais jetant chacun un regard à la dérobée sur lui, afin de s’assurer si sa physionomie respirait le calme, ou l’agitation précurseur d’un ordre de rigueur ou d’un arrêt de mort. Des cachots

  1. Vastey et J. Chanlatte, surtout, le lui persuadaient dans leurs écrits. Ce dernier lit un opéra intitulé : La partie de chasse du Roi, pour comparer son maître à Henry IV, dans un opéra du même titre.