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Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 8.djvu/332

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voir les traits de Pétion pour la dernière fois. Les campagnards ne furent pas les moins empressés autour du lit de parade, pour regarder ce beau visage qui semblait celui d’un homme simplement endormi, tant la vie s’était éteinte en lui dans le calme d’une conscience pure. On les entendait, dans leur langage expressif, faire l’éloge du chef qui avait substitué un régime doux et humain, pour la culture des terres, à un régime de contrainte barbare fondé sur le mépris des hommes et de leur liberté. Celui-ci disait qu’il n’avait été affranchi d’une domination absolue, que depuis l’avènement de Pétion à la présidence ; celui-là faisait savoir qu’il en avait reçu une concession de terrain qui le rendait propriétaire aussi du sol qu’il arrosa de ses sueurs. Et les militaires de tous grades vinrent joindre le témoignage de leur gratitude envers le chef qui les dota de semblables propriétés au nom de la Nation ; les soldats, pour la douce discipline qui faisait d’eux des hommes libres, des citoyens dévoués au service de la patrie commune.

Une femme noire, enceinte, paraît dans le salon ; on lui fait des observations sur son état, elle répond : « Je veux que le fruit de mes entrailles ressente aussi la perte que nous éprouvons tous en ce jour.[1] »

Un aveugle s’y présente également ; il est vêtu de l’uniforme d’artillerie qu’il portait constamment ; il prie les assistans de l’approcher du corps de Pétion, afin qu’il lui touche la main. La serrant affectueusement, il dit adieu, en sanglotant, à son ancien capitaine, et le remercie de l’avoir toujours secouru dans sa misère. C’é-

  1. Abeille haïtienne du 3 avril.