Ouvrir le menu principal

Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 6.djvu/79

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pays, j’ai vengé l’Amérique. Mon orgueil et ma gloire sont dans l’aveu que j’en fais à la face des mortels et des dieux. Qu’importe le jugement que prononceront sur moi les races contemporaines et futures ? J’ai fait mon devoir, ma propre estime me reste, il me suffit. Mais, que dis-je ? La conservation de mes malheureux frères, le témoignage de ma conscience, ne sont pas ma seule récompense ; j’ai vu deux classes d’hommes nés pour s’aimer, s’entr’aider, se secourir, mêlées enfin et confondues ensemble, courir à la vengeance, se disputer les premiers coups.

Noirs et jaunes, que la duplicité raffinée des Européens a cherché si longtemps à diviser ; vous qui ne faites aujourd’hui qu’un même tout, qu’une seule famille, n’en doutez pas, votre parfaite réconciliation avait besoin d’être scellée du sang de vos bourreaux. Mêmes calamités ont pesé sur vos têtes proscrites, même ardeur à frapper vos ennemis vous a signalés, même sort vous est réservé, mêmes intérêts doivent donc vous rendre à jamais unis, indivisibles, inséparables. Maintenez cette précieuse concorde, cette heureuse harmonie parmi vous ; c’est le gage de votre bonheur, de votre salut, de vos succès ; c’est le secret d’être invincibles.

Faut-il, pour resserrer ces nœuds, vous retracer le cours des atrocités commises contre notre espèce ; le massacre de la population entière de cette île, médité dans le silence et le sangfroid du cabinet ; l’exécution de ce projet, à moi proposée sans pudeur[1], et déjà entamée par les Français avec ce front calme et serein accoutumé à de pareils forfaits ; la Guadeloupe saccagée et détruite ; ses ruines encore fumantes du sang des enfans, des femmes et des vieillards passés au fil de l’épée ; Pelage lui-même, victime de leur astuce, après avoir lâchement trahi son pays et ses frères ; le brave et immortel Delgresse, emporté dans les airs avec les débris de son fort plutôt que d’accepter des fers ? Guerrier magnanime ! ton noble trépas, loin d’étonner notre courage, ne fait qu’irriter en nous la soif de te venger ou de te suivre. Rappellerai-je encore à votre souvenir les trames tout récemment ourdies à Jérémie ; l’explosion terrible qui devait en résulter, malgré le pardon généreux accordé à ces êtres incorrigibles, à l’expulsion de l’armée française ; leurs émissaires leur ont répondu à propos dans toutes les villes pour susciter une nouvelle guerre intestine ; le sort déplorable de nos frères dé-

  1. Par le général Leclerc, Voyez les Mémoires de Boisrond Tonnerre.