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pays, et je le laisse aux mains de ceux qui se proposent de le régénérer. » Il prononça ce dernier mot avec un sourire expressif, et nous partageâmes, — je l’avoue, — l’incrédulité qui le motivait.

À la veille de s’expatrier de son pays qu’il avait gouverné si longtemps, Boyer ne me parut éprouver aucune animosité à l’égard de ses nombreux ennemis qui répandaient tant de calomnies contre lui. Le 10 ou 11 mars, il dit au secrétaire d’État Pilié avec qui je me trouvais près de lui : « Je crois devoir faire payer aux militaires qui sont encore autour de moi, une solde en monnaie d’Espagne : je vais en donner l’ordre. Vous ferez payer également en cette monnaie, un mois d’appointemens aux fonctionnaires publics que je ne vois plus à ce palais national depuis quelques jours. » Il y avait de l’amertume dans cette observation ; mais le Président était bien autorisé à la faire pour constater cette faiblesse des âmes : car on conçoit, on peut justifier l’abandon d’un tyran qui va tomber du haut de sa puissance fondée sur l’injustice, mais non pas celui d’un chef qui fut toujours modéré dans l’exercice de son pouvoir, alors même qu’il se montrait indigné de ce qui lui déplaisait, et qu’il mettait la plus grande énergie dans ses mesures pour le maintien de l’ordre public.

En proie à ce sentiment de déplaisir, le Président nous dit encore : « Mes ennemis ont égaré le peuple, en répandant mille absurdes calomnies contre moi. Par exemple, ils m’accusent de dilapidation des deniers publics. Cependant, à la mort de Pétion, j’ai proposé à la législature une loi qu’elle a rendue, pour accorder à Célie une pension viagère de quatre mille gourdes par an : j’ai voulu que la nation s’honorât par cet acte de recon-