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pouvoir, qu’il éprouvait depuis quelques années, lui fit juger inutile cette mesure.

Sans doute, tout gouvernement est responsable envers le pays qu’il dirige, des résolutions qu’il prend ; il doit veiller à sa propre conservation, agir efficacement pour atteindre ce but, dans l’intérêt même de la société qui lui a confié le pouvoir ; mais il faut aussi, pour le juger équitablement, prendre en considération les circonstances où il se trouve. L’excuse qu’on peut offrir pour le président Boyer, en 1843, et en supposant que sa présence dans le Sud eût empêché la révolution, cette excuse est tout entière dans l’âge où il était parvenu et dans les tracasseries incessantes de l’Opposition. Mais au point de vue rigoureux de l’histoire, on peut encore lui reprocher de n’avoir pas organisé son gouvernement de manière à avoir des conseillers officiels autour de lui, pour le stimuler en quelque sorte. Les grands fonctionnaires étaient des hommes aussi âgés que lui, et auxquels, d’ailleurs, il ne laissait point d’initiative ; car tout dépendait de lui seul, et son caractère le voulait ainsi.

Il est arrivé cependant un moment où je me permis de lui dire, qu’il était à regretter qu’il n’eût pas été dans le Sud. Il me répondit : « Ma présence ici était nécessaire, par rapport aux troupes que j’y ai envoyées ; il fallait les faire habiller, pourvoir d’armes qui leur manquaient, pourvoir aussi au remplacement d’officiers supérieurs qui manquaient dans plusieurs corps[1] ; et puis, qui m’aurait remplacé moi-même à la capitale, en présence de l’esprit d’insubordination qui y règne ? Personne ! » Tout conseil à ce sujet eût donc été inutile ?

  1. On a vu arriver à la capitale un des régimens du Nord qui était commandé par un capitaine. Le Président avait négligé d’y nommer colonel et chefs de bataillon. C’était détruire toute émulation dans ce corps ; aussi fit-il défection aux insurgés.