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Borgella le regret qu’il éprouvait de le trouver si éloigné d’un projet qui, selon lui, serait facile à exécuter, et qui le mettrait en possession de la première magistrature de l’État, à la grande satisfaction de l’armée et des citoyens dont il était vénéré. Il n’en fut plus question entre eux, et peu de jours après tous les généraux partirent du Port-au-Prince et retournèrent à leurs commandemens respectifs.

Bien que Borgella pût reconnaître qu’il n’avait pas convaincu Quayer Larivière, il ne crut pas qu’il était de son devoir strict d’en informer le Président. Une telle dénonciation était incompatible avec son loyal caractère ; elle eût occasionné un grand embarras à Boyer, détruit sa sécurité, provoqué peut-être l’événement qu’il avait écarté par le refus qu’il fit ; car, à cette époque, arrêter un général comme Quayer Larivière, qui était fort estimé dans la propre garde du Président et par les autres troupes, c’eût été courir de grands risques : il y avait trop de fermentation dans les esprits[1]. Borgella devait espérer, enfin, que ce général réfléchirait et reviendrait aux seuls sentimens qu’il devait professer.

Mais il paraîtrait qu’ayant été d’accord surtout avec le général Benjamin Noël, Quayer Larivière lui aura laissé entendre que, dans son entretien avec Borgella, il avait seulement reconnu en lui les scrupules d’un honnête homme, qui le portaient à ne pas vouloir donner son assentiment au projet qu’ils avaient conçu contre Boyer ; mais que si ce projet réussissait d’une manière quelconque, étant pro-

  1. Conçoit-on, en effet, le mouvement qui se serait produit dans la capitale, pendant que les généraux étaient assemblés et que probablement plusieurs d’entre eux étaient dans le secret de Quayer Larivière ? J’en ai vu plus d’un venir chez moi, où Borgella était logé, pour le visiter ; et leur attitude envers lui, les égards qu’ils avaient pour lui, m’ont donné à penser qu’ils n’ignoraient pas ce projet.