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chefs de gouvernement, à entendre dire que « les choses vont mal : » presque tous sont optimistes[1].

Il aurait porté « les représentans de la nation » à l’être comme lui, s’il ne les négligeait pas tant, il faut l’avouer : en cela, il avait un grand tort. Cette législature ne fut pas plus que la seconde, qui élimina aussi plusieurs de ses membres, l’objet de ses attentions personnelles. Boyer semblait vouloir s’isoler des représentans, pour faire penser au public qu’eux seuls étaient responsables de ces actes inconstitutionnels. Ils ne le voyaient que les dimanches, dans la matinée, à l’audience générale des fonctionnaires ; car, dans la semaine, le Président était presque toujours sur ses habitations de la plaine. Il invitait rarement à dîner un petit nombre de personnes ; les ministres, n’ayant que leurs maigres émolumens, ne pouvaient le faire eux-mêmes[2]. Il n’y avait pas de soirées au palais, dans lesquelles un homme aussi sociable, aussi séduisant que l’était Boyer, aurait pu exercer une influence utile à la marche des affaires, à son gouvernement, en satisfaisant l’amour-propre de ceux qui y auraient été admis : ministres, sénateurs, représentans, magistrats, fonctionnaires de tous les ordres, pères et mères de famille. Les hommes sont partout les mêmes ; ils sont sensibles à ces égards, à ces attentions des chefs qui les gouvernent et qui sont placés pour donner une sage direction à la société. Si ces chefs s’isolent volontairement de leurs concitoyens pour ne laisser sentir que leur autorité, ils finissent par perdre toute influence. Boyer disait souvent :

  1. On prétendait que Louis XVIII se distinguait sous ce rapport : il aimait qu’on lui dit que tout allait fort bien.
  2. Il faut cependant excepter le secrétaire général Inginac qui s’efforçait de le faire : il n’est pas un seul étranger de distinction, venu au Port-au-Prince, qu’il n’ait fêté, et bien souvent des fonctionnaires publics des autres lieux étaient invités à diner avec lui ; et il était loin d’être riche !