Ouvrir le menu principal

Page:Apollinaire - L’Enchanteur pourrissant, 1909.djvu/28

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
Book important2.svg Les corrections sont expliquées en page de discussion

Les druides se séparèrent ; Morgane appelait Merlin et celui-ci qui était mort, mais dont l’âme était vivante, eut pitié de son amie. Il parla, mais la dame du lac, immobile sur la tombe, ne l’entendit pas.

LA VOIX DE L’ENCHANTEUR MORT

Je suis mort et froid. Mais tes mirages ne sont pas inutiles aux cadavres ; je te prie d’en laisser une bonne provision près de ma tombe à la disposition de ma voix. Qu’il y en ait de toutes sortes : de toute heure, de toute saison, de toute couleur et de toute grandeur. Retourne au castel Sans-Retour, sur le mont Gibel. Adieu ! Amuse-toi bien, et proclame ma renommée lorsque sur leurs vaisseaux les navigateurs passeront le détroit. Proclame ma renommée, car tu sais que je fus un enchanteur prophétique. De longtemps, la terre ne portera plus d’enchanteurs, mais les temps des enchanteurs reviendront.

Morgane entendit les paroles de Merlin. Elle n’osa répondre et posa près de la tombe, sans être vue par la dame du lac, une provision de mirages. Ensuite elle retourna sur le mont Gibel, dans son castel Sans-Retour.

LA DÉCLAMATION DU PREMIER DRUIDE
très loin, au bord de l’Océan


            Selon la harpe consciente, je dirai
            Pourquoi créant, ma triade, tu gesticules
            Et si le froid menhir est un dieu figuré,
            Le dieu galant qui procréa sans testicules.

            Onde douce comme les vaches, j’ai langui
            Loin de la mer. Voici le golfe aux embouchures
            Et les chênes sacrés qui supportent le gui ;
            Trois femmes sur la rive qui appellent les parjures.

            Au large, les marins font des signes de croix.
            Ces baptisés, pareils à des essaims sans ruches,
            Nageurs près de mourir, folles ! devant vous trois,
            Ressembleront bientôt au svastica des cruches.


Alors, les ténèbres envahirent la forêt profonde et plus obscure. Mais, hors de la forêt, la nuit était claire et étoilée. Le deuxième druide allait vers la montagne, à l’est. À mesure qu’il la gravissait, il apercevait au loin, une ville ronde et lumineuse. Puis, un aigle s’éleva