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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/69

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Chine, sur les mers inexplorées, jusqu’aux pôles inabordables du globe, ici, là, partout ; ils l’eussent suivi dans l’autre monde, s’il leur avait été prouvé qu’il y eût quelqu’un à détrôner et quelque chose à niveler là-haut. Obscurs coryphées de la splendide épopée révolutionnaire, ils ne considéraient, ils ne voulaient voir qu’une seule chose : la victoire des peuples sur les rois, l’avènement de l’égalité humaine. Sincèrement, lorsque dans la bataille, ils égorgeaient les soldats des czars, ils se jugeaient exterminateurs et conquérants : exterminateurs de l’antique hiérarchie, symbolisée par l’autel et le trône, conquérants des droits de l’homme, personnifiés par leur capitaine, un parvenu. Loyaux et naïfs, ils acceptaient gaiement les barons, les comtes, les anoblis de l’empire ; ils avaient connu celui-ci tambour, celui-là palefrenier, cet autre laboureur, et puis leurs généraux s’appelaient Lannes, Masséna, Suchet, Bernadotte, Sérurier, Ney, comme eux, soldats, se nommaient Durand, Bousquet, Duchêne, Pélissier, Dupont, Lamotte ; ils n’étaient pas jaloux des armoiries, des titres, des plumes, des galons dont guerriers et diplomates pomponnaient leur roture ; ils ne perdaient pas un instant de vue le truand dans le noble. Et comment auraient-ils pu s’imaginer que le duc de Castiglione n’était plus Augereau ? Que le duc de Valmy n’avait jamais été Kellermann ? Que Napoléon ne serait plus Bonaparte ? Enfin, ils savaient trop bien que leur sang était de la même qualité que le sang de S. Exe. le maréchal duc d’Auerstaedt, prince d’Eckmüll, ou de S. M. Joachim i. Bref, s’ils n’avaient pas en de grande considération les blasons, les patentes nobiliaires et les particules de fraîche date, ils n’honoraient pas davantage les tiares, les parchemins, les tortils antédiluviens. Le duc de Guise n’avait point meilleur air, à leur avis, que le duc Fouché. Pas un d’eux, s’appelât-il Pierre tout au long ou Jean tout court, qui eût troqué son nom contre celui de Montmorency ou de Rohan. La conscience de leur dignité leur prêtait une attitude solennelle, et ils avaient parfois des rudesses pleines d’orgueil