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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/42

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branches chargées de neige. Au-dessus de la voiture mortuaire, le chapeau du cocher avait des oscillations comiques. Et le cimetière, à certains endroits, paraissait immense, s’allongeait démesurément, tortueux, plein d’arbustes vivaces dont plusieurs avaient l’air accroupi, donnant l’illusion d’une ville peuplée de bizarres et minuscules palais à demi enfouis sous une avalanche. Capricieusement, il s’éclaircissait ; une ligne de sureaux, d’acacias, d’épines dépouillés, hachait le ciel sur un monticule, semblait une envolée de quelque chose, puis les horizons se remettaient à mourir, un aplanissement de terrain amoindrissait tout, et la sinistre architecture des croix et des tombes envahissait de nouveau les deux côtés de l’avenue, dans une sorte d’éblouissement crayeux. Une incompréhensible excitation, malgré la froidure, attaquait les nerfs, s’exhalait de la placidité même du paysage. D’arbre en arbre, des roitelets s’amusaient à suivre l’enterrement.

Mais, depuis cinq minutes, une conversation s’était engagée entre le peintre Richard et son ami. Peu à peu, le corbillard les avaient distancés, et maintenant ils gesticulaient à qui mieux mieux ; la conversation avait dégénéré en dispute.

— Alors, tout ce que nous voyons là n’est pas épatant ? disait le gros pansu.

— Peuh ! faisait Richard, tu m’affliges.

— Bon, je suis sûr que tu préfères ton infecte forêt de Fontainebleau ?… n’est-ce pas ?

— Mon infecte forêt !… mon infecte forêt !… reprenait l’autre en haussant les épaules.

— Ton ignoble forêt, si tu le préfères… Ah ! tu sais, voilà trop longtemps qu’on nous bassine avec cette forêt-là… D’abord, je te défie de m’y trouver un seul arbre vrai ; on les rend pittoresques aussitôt qu’ils commencent à pousser. On y a mis des rochers en carton-pâte.

— Tout ça, c’est des paradoxes, répliqua vertement