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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/187

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grêles, prolonge un rauque hurlement, tandis que, déchaînée, la pluie fouette de ses lanières le toit dont les charpentes craquent comme les vertèbres d’un lutteur sur le point de choir.

— Non, répond le paysan.

Il pousse la porte de son taudis, et marche sous l’averse glacée, courbé, se prenant corps à corps avec l’aquilon. La grêle crépite sur ses os, la tourmente le secoue comme un haillon, et il songe à sa masure qui branle, à sa meule de foin battue du vent, à sa moitié qui geint à cette heure sous les draps, tordue par les rhumatismes ; et il ne songe pas à autre chose ; mais cela suffirait à ramener sur ses pas un autre que lui. Il va pourtant, d’un pas mesuré et ferme, comme un homme qui est sûr d’arriver à son heure.

Les arbres, les échaliers, les huttes aux toits de chaume disparaissent petit à petit derrière lui ; il franchit l’enceinte de la ville, et, comme en cette autre nuit, passif, il s’engage parmi les rues emplies de ténèbres. Aucune lueur ne brille dans cette houle immense des ombres ; mais ses pieds le portent plus victorieusement que si quelqu’un le guidait avec un falot dans sa marche. Une vaste construction se dresse à la fin, pareille à de la nuit qui se serait pétrifiée, et les lampes qui font flamboyer les hautes fenêtres ça et là percées dans les murs, rendent ceux-ci plus noirs encore. Béant, un porche s’ouvre devant l’être grossier qui va servir aux destins, et lent, ployé sous on ne sait quelle main qui le guide, il gravit les marches d’un escalier de granit au haut duquel six gendarmes, la main sur le mousquet, dressent leurs raides statures figées.

Placide et muet, le terrien passe au milieu du groupe sans que personne l’arrête ; et subitement il se trouve dans une salle où, sous les bras éployés d’un grand Christ, siègent des juges vêtus de noir. Les hauts arceaux des voûtes s’illuminent aux reflets vacillants des lanternes qui, glissant de proche en proche, éclairent de taches tremblantes la foule, les magistrats, l’accusateur public et là-bas, dans les funèbres pénombres où, comme un avertissement prophétique, semble régner déjà l’obscurité sans trêve îles prisons, le pâle visage de l’homme qu’on va condamner.

Le silence des tombeaux s’étend sur l’immobile assemblée ; mais tout à coup ces paroles prononcées par le président résonnent sous les plafonds muets, avec le bruit d’une pierre croulant à travers un abîme.