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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/167

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qu’on ne remettrait plus les pieds chez lui ; trois mois après son mariage il donna une fête, ils y étaient tous.

Ah ! c’est qu’on s’amusait ferme là-dedans ! C’était une folie de gaieté bruyante, de dîners tapageurs, de soupers insensés !… L’argent allait carrément son train. — On le jetait par les fenêtres, — ramasse qui peut ! Il y en avait tant … On n’était pas difficile non plus sur les invitations. Esther accueillait tout le monde. Les délicats se retirèrent. Tant pis pour eux ! Il en resta un fier noyau des autres ! Tous les soirs, une table de trente couverts… Venait qui voulait. Jamais une place vide. On n’eut pas osé leur faire cet affront.

Esther, rayonnante, couverte de bijoux, vêtue de robes splendides, trônait comme une bacchante sur un peuple grisé de Champagne… Ces triomphes rosaient son visage, lui donnaient une sorte de beauté capiteuse et troublante, que Me Anatole Ridou, maigri, pâli, déjeté, ayant vieilli de vingt ans en une seule année, contemplait avec de séniles frémissements. Elle l’avait terriblement conquis par ses vices. Ses yeux rougis, ses paupières flasques, les taches qui marbraient ses joues, l’affaissement des lèvres, l’agitation nerveuse des mains décelaient en cet homme, autrefois si pondéré, si gras, si propret, l’envahissement rapide de l’ataxie et de la paralysie… Ce fut l’affaire de peu de temps.

Les fêtes continuèrent, s’accentuant toujours davantage ; Ridou n’y parut bientôt plus ; confiné dans sa chambre, couché sur un fauteuil à roulettes, idiot, bestial, il avait l’apparence d’un vieillard et l’inconscience d’un enfant. Plus de pensée, plus de mémoire. Plus rien. Cerveau vide. Deux passions surnageaient seules dans cet immense avachissement : d’abord la faim canine, la faim cruelle ; il eût dévoré des monceaux de viande crue, criait pour manger, ayant oublié les mots et se ruant sur la nourriture comme une bête affamée. Cette passion était constante. Elle s’éveillait toutes les heures. L’autre ne se dégageait de ce cerveau en bouillie que quand sa femme apparaissait les bras et les épaules nus. À la vue de cette chair brûlante un flot de sang lui montait au visage, ses yeux s’allumaient, ses grosses lèvres visqueuses cherchaient à se rejoindre pour un baiser ; il tendait vers elle ses marins déformées et poussait des cris rauques de convoitise abjecte… Sans répugnance, avec le regard ferme dont on maîtrise les fous, Esther s’approchait de lui et d’une voix dure et sèche lui commandait de se tenir en repos, menaçant de s’en aller s’il bougeait, lui jetant pour le distraire quelque nourriture à dévorer ; apaisé, il la regardait avec la tranquillité sournoise d’un mauvais chien battu, et murmurait tout bas le seul mot de son enfance qui fût resté dans sa cervelle de gâteux.

— Ti mère… ti mère.

Petite mère ! Petite mère souriait alors à cet immonde enfant, et en paix avec sa conscience qui ne lui reprochait