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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/166

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déclarant mauvaise et difficile. Il avait, en entendant ces propos, une manière de faire sonner les breloques qu’il s’obstinait, contre la mode, à porter à sa chaîne de gilet, qui en disait long sur le mépris ou il tenait ceux qui n’étaient ni riches ni heureux. Il n’y avait qu’une chose qui le touchât au vif, c’était la goutte qui quelquefois taquinait ses orteils et les rhumatismes qui volontiers se promenaient de ses genoux à ses épaules. De ces maux il en parlait abondamment et s’apitoyait sur ceux qui en étaient atteints.

Me Anatole Ridou n’était plus jeune et n’avait jamais été beau — au contraire ; — mais il exigeait des femmes qu’il invitait chez lui une perfection absolue. Le moindre défaut était un cas rédhibitoire ; il en était horriblement choqué et ne renouvelait jamais son invitation. Être allé déjeuner deux fois chez lui équivalait à un brevet de beauté dont les plus fières se montraient orgueilleuses. Les nouvelles venues sur le turf galant n’étaient cotées à de hauts prix qu’après avoir subi cette épreuve désirable et redoutée.

Il était extrêmement riche pour un vieux garçon sans famille : cinq ou six bons millions bien placés sont d’assez jolies rentes et excitaient d’assez rudes convoitises parmi les amies de l’un et de l’autre bord. En finaud, sans rien promettre, il donnait par-ci par-là des espérances qui lui méritaient les regards les plus doux, les dîners les plus soignés, les fauteuils les plus moelleux. Aussi ce fut une déception générale le jour où les dîners chez lui et les soirées en ville cessèrent brusquement par le fait inouï que Me Anatole Ridou avait pris une maîtresse, qu’il l’avait installée dans son respectable hôtel et qu’elle y gouvernait tout avec une audacieuse autorité.

Où diable avait-il trouvé ce museau chiffonné ? D’où sort tait cette fille pâle, maigre, vivace pourtant, sans beauté autre que l’éclat fiévreux de ses yeux gris et l’embroussaillement superbe d’une chevelure où toutes les teintes du blond se trouvaient mêlées ? Nul ne l’a jamais su. Lorsque, à ses débuts, Esther voulut parler de sa famille aux amis de son amant, on détourna la tête pour rire avec discrétion. Non, ce n’était pas d’un colonel ou d’une princesse moldave qu’elle était née. Il ne fallait pas pousser l’invention aussi loin. Elle sentait le sol parisien de Montmartre et des Batignolles, comme l’œillet sent le clou de girofle.

Il n’y avait pas à s’y tromper ; certains mots trahissaient son origine. Mais, très intelligente, elle : s’affina rapidement près des maîtres de toute sorte, observa avec patience.

Au bout d’un an elle était métamorphosée ; le vernis bien mis cachait le bois grossier. Ce fut alors qu’à la stupéfaction de tous, Me Ridou épousa Esther discrètement, un matin, sans tambours ni trompettes.

Dans le feu de la première indignation, chacun déclara