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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/160

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CONFESSIONS FÉMININES


PRÉCOCE


Précoce ! Un des premiers mots qui aient résonné à mes oreilles ; je n’en saisissais pas encore la valeur qu’il flattait déjà ma vanité. Quand, debout au milieu du salon, les cheveux libres, la robe courte, une énorme ceinture bleue au-dessous des hanches, je disais avec des intonations longuement apprises, la fable des Deux Pigeons, on s’écriait : Quelle enfant précoce ! Plus tard, assise au piano, où j’imitais, avec un maigre filet de voix, l’accent passionné des cantatrices en vogue, je l’entendais encore murmurer discrètement autour de moi. Elle est précoce ! Certes, je l’étais. Comme ces plantes obtenues en serre chaude, j’ai eu une rapide éclosion. Je ne sais pas ce que c’est que d’avoir été enfant, d’avoir pleuré pour des riens, d’avoir ri sans motif. Je n’ai ni sauté à la corde, ni fait des pâtés de sable avec une petite pelle, ni déchiré ma robe, ni taché mes doigts d’encre. À six ans, j’étais parfaitement raisonnable, soucieuse déjà de plaire, de ne pas déranger mes cheveux, ou froisser les volants de mes jupes ; à huit ans j’eus une passion folle pour un artiste qui venait souvent à la maison. Il m’est arrivé de m’évanouir de rage, parce qu’il embrassait les mains de ma mère, ou quand il lui disait qu’elle était la plus belle du monde. Je pâlissais en le voyant, j’avais des frissons étranges ; si, par hasard, il m’embrassait dans mon petit lit de bébé entouré d’une galerie d’acajou, je pleurais, avec la passion d’une femme faite, sur l’indifférence de mon ami. Il faut croire que je ne suis pas née d’humeur constante, un photographe me le fit oublier. Ce nouvel amour fut suivi d’un autre que m’inspira un peintre ; j’atteignis ainsi ma dixième année. Mes parents jugèrent alors que je devais faire ma première communion. On me mit au couvent ; je devins l’idole des religieuses et des grandes. Si mes devoirs laissaient quelque chose à désirer, ma conduite, en revanche, était un modèle de perfection. Je n’ai jamais été punie. Là encore, je fus citée pour ma précoce sagesse.

Je n’ai pas eu ce qu’on appelle l’âge ingrat, j’ai toujours été extrêmement jolie et formée à la perfection. Les petites filles de ma classe avaient toutes les jambes longues et grêles, les pieds trop longs, les mains rouges, les bras démesurés, les traits à peine ébauchés ou déjà trop prononcés ; moi, j’étais une petite femme : des rondeurs, des lignes, des souplesses,