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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/142

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nellement, pour m’encourager un peu, — et je n’étais pas homme à négliger pareil avantage ; — tandis que maintenant la malicieuse enfant pouvait me narguer tout à son aise, hors de portée de mes audaces.

— Eh bien ! fît-elle avec d’autant plus de hardiesse que j’étais plus inoffensif… Vous ne m’offrez pas une place dans votre barque ?

— Ne raillez pas, Jeanne ! répondis-je…C’est encore vous qui m’avez fait faire cette folie.

— Moi ?…

— Oui, vous ! Votre image me poursuit sans cesse, m’absorbe tout entier, et, dans ma distraction…

Je vis qu’elle allait rire plus que jamais.

— Ovide, inspire-moi ! murmurai-je.

Et il m’inspira le divin poète, une idée géniale.

— D’ailleurs, repris-je, ne croyez pas que ce soit tout à fait par distraction que je me suis embarqué sans avirons… Votre indifférence à mon égard me remplit de chagrin, et je me suis dit, en détachant cette barque : « À tout hasard !… Si je meurs dans cette aventure, ce sera près de l’endroit où vit Jeanne, et peut-être pensera-t-elle quelquefois à moi ! »

Elle me regardait, sérieuse, étonnée, cherchant à deviner le sens de mes paroles.

Soudain, elle pâlit et poussa un cri :

— C’est vrai ! La chute d’eau !

Et je la vis s’enfuir rapidement du côté du moulin, ses longs cheveux flottant derrière elle, sous la capeline rouge.

— Agréable émotion ! pensai-je en souriant. Je ne lui suis donc pas tout à fait indifférent… L’important, c’est que je ne ferai pas le plongeon. Elle est allé chercher du secours.