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lement qu’elle étoit le soutien de toutes mes affaires, le centre de tous mes projets, l’auteur de toute ma félicité, puisque par sa prudence elle m’avoit détourné de l’exécution de mes desseins chimériques. Ses tendres discours avoient fait de plus utiles impressions sur moi, qu’autrefois ma propre raison, les larmes d’une mère, les sages préceptes d’un père éclairé, & les prudens conseils de mes amis n’auroient été capables d’en faire sur mon esprit. Je m’étois félicité mille fois de m’être laissé gagner par sa douceur & par son attachement pour moi ; & par sa mort je me considérois comme un homme déplacé dans le monde, privé de tout secours & de toute consolation.

Dans ce triste état je me voyois aussi étranger dans ma patrie que je l’étois dans le Brésil lorsque j’y abordai : & quoiqu’environné de mes domestiques, je me trouvois presque aussi seul que je l’avois été dans mon île. Je ne savois quel parti prendre ; je voyois autour de moi tous les hommes occupés, les uns à gagner leur vie par le travail le plus rude, les autres à se perdre dans de ridicules vanités, ou à s’abîmer dans les vices les plus honteux, sans atteindre les uns & les autres à la félicité que tout le monde se propose pour unique but. Je voyois les riches tomber dans le dégoût du plaisir par l’habitude de s’y livrer ; & s’amasser, par leurs débauches, un