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que, la chose étant résolue dans le ciel, elle seroit au désespoir d’y mettre un obstacle elle seule. J’étois si attentif à ce discours, & je la regardois si fixement qu’elle perdit contenance, & qu’elle s’arrêta tout court. Je lui demandai pourquoi elle ne continuoit pas à me dire tout ce qu’elle pensoit là-dessus ; mais je m’apperçus qu’elle avoit le cœur si plein, que les larmes commençoient à lui couler des yeux. Parlez donc, ma chere, lui dis-je, souhaitez-vous que je m’en aille ? Non, répondit-elle, il s’en faut de beaucoup ; mais si vous y êtes résolu, plutôt que de vous en détourner, je suis prête à vous accompagner ; car, quoique je trouve ce parti fort incompatible avec votre âge, & fort mal assorti à l’état de votre fortune, si la chose doit être absolument, je ne suis pas d’humeur à vous abandonner ; vous êtes obligé de le faire, si ce désir si violent vous vient du ciel ; vous ne sauriez y résister sans manquer à votre devoir, & je manquerois au mien, si je ne prenois le parti de vous suivre.

Ces tendres paroles de ma femme dissipèrent un peu mes vapeurs, & me firent réfléchir, d’une manière plus calme, sur la nature de mon dessein ; je me mis devant les yeux tout ce qu’il y auroit d’extravagant pour un homme de mon âge, de se précipiter de nouveau, sans aucun motif plausible, dans les hasards dont j’étois sorti si heureusement, & dans des misères qui auroient