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LE RÂMÂYAṆA.

était obscurcie par la fumée du beurre clarifié[1], l’odeur la plus suave que connaisse le nez d’un Indien. Ils n’avaient pas, il paraît, l’idée de celle du fromage si naturellement associé au beurre et qui trouvait chez les Grecs sa place dans les offrandes sacrificatoires[2]. Il y avait une classe spéciale de devins turomantes qui se servait du fromage pour pronostiquer, tout comme les aruspices du vol des oiseaux[3]. L’oblation du beurre qui annonçait à nos exilés qu’ils touchaient à l’ermitage d’Agastya, leur fit sentir aussi l’ascendant de la vertu du muni. C’était au point que les démons n’osaient plus remuer dans cette contrée et que le Vindhya même avait cessé, sur l’ordre du puissant rishi, de grandir. Cette montagne voulait cacher le soleil[4]. Les dieux en personne s’empressent, sans discontinuer, de servir le grand thaumaturge, देवः अगस्त्यं सततं पर्युपेसते, dont le corps, au moment où Râma l’abordait, se tenait dans une lumière radieuse.

Le muni manifeste le grand bonheur que lui cause une visite qu’il désirait dans son cœur et il reçoit l’Indra des rois, râjendra, entouré de la foule de ses gazelles familières, praçântamrigasaṅ kîrnam[5]. Radieux comme le feu, son aspect arrache à Râma le cri : « C’est Âgni, c’est Soma, c’est le Dharma éternel ! » अयमग्निरयं सोम श्ष धर्मः. Pour Agastya, il invite ses visiteurs à s’asseoir et leur demande à tous la santé, puis il honore le respectueux Râma en lui donnant le reste de la libation de beurre clarifié qu’il vient de verser au feu, et en le faisant manger, suivant le rite védique des Vânaprasthas, c’est-à-dire de ceux qui passent le reste de leurs jours dans une forêt, après qu’ils ont vu le fils de leur fils, गृहस्थस्तु यदा पश्येद् अपत्यस्यैव चापत्यं तदारण्यं समश्रयेत[6]. « L’hôte, dit Agastya pour justifier ces honneurs, l’hôte qui dans la maison qu’il visite n’est pas dignement honoré s’en va avec ses bonnes actions et y laisse ses mauvaises. »

  1. Râm., III, 17, 17.
  2. Athenæus, XIV, p. 189, ed. Meineke. — Néanmoins le mot fromage n’a pas trouvé grâce devant les tragiques français et on ne le voit pas comme le mot sel, qui rappelle tout autant la cuisine, figurer dans aucun vers de Racine.
  3. Aelianus, de Nat. Animalium, VIII, 5.
  4. Râm. ib., ib., 23.
  5. Ib., 18, 21.
  6. Mânavadh., VI, 2.