Page:Annales du Musée Guimet, tome 13.djvu/52

Cette page n’a pas encore été corrigée
42
ANNALES DU MUSÉE GUIMET

cas, le manquement à la règle ne pouvait avoir rien de grave, Râma étant dieu, un dieu incarné, un avatâra. Il pouvait dès lors parfaitement se donner à lui-même toute dispense imaginable, d’autant plus qu’il était l’auteur, sous son nom divin, des dispositions si étendues et si détaillées qui concernent la nourriture animale[1]. Après cela il y a des codes, comme par exemple le Dharmaçâstra de Gautama[2], qui permettent aux anachorètes de manger sans autre condition toute chair qu’ils voudront. Il est certain que le sujet ne préoccupe pas Râma. Le pauvre banni ne cesse de penser à sa mère et il presse Lakshmana de s’en retourner à Ayodhyâ pour la soutenir dans sa douleur et aussi pour la défendre contre l’animosité que la criminelle Kaikêyî lui a vouée en haine de moi, मद्व्येषात्[3], dit-il. Sans doute que Kauçalyâ subit cette peine en punition de ce que dans une vie antérieure elle a commis le crime de Kaikêyî, qu’elle aura séparé une mère de son fils : जातिषु ध्रुवमन्यासु स्त्रियः पुत्रैर्वियोजिताः । जनन्या मम सौमित्रे हसस्याः समुयस्थितं ॥[4]. Voilà une réflexion qui nous paraîtrait étrange et certainement peu respectueuse dans la bouche d’un fils, mais pour un Indien, elle est juste et morale en tous points. Aucun buddhiste n’est scandalisé d’entendre dire que le Buddha lui-même éprouva, jusqu’à en mourir, une indigestion et cela en punition d’une faute commise dans une vie antérieure[5]. Il faut que tout s’expie, dit la morale ; sentence qui est corrélative à la maxime scientifique que rien ne se perd. Néanmoins Râma est si doux et si bon qu’il s’en veut de sa réflexion et il s’écrie : « Honte à moi ! dhig astu mâm, d’être une source de maux et de douleur pour ma mère, ambâyâ. Ce sentiment l’écrase et il éclate en sanglots. Mais Lakshmaṇa tâche de le consoler et de lui rendre sa sérénité tout en refusant de le quitter. « Aujourd’hui, séparé de toi, ajoute-t-il, je ne voudrais pas vivre dans le ciel : अद्याहं द्र्ष्टुमिच्छामि स्वर्ग

  1. Le Vishṇudhamaçâstra, ch. 4. dit que c’est Vishṇu qui a communiqué ce code à la terre. Voy. sur la nourriture animale ib. le chap. 51.
  2. V. le code. III, 31 ; XVII, 38, éd. Stenzler.
  3. Râm., II, 53, 20.
  4. Ib., 53, 21.
  5. Puisque Kauçalyâ jouissait de la condition humaine, la faute qu’elle avait commise dans une vie antérieure relevait de la passion, râjas : यान्ति मनुष्यत्वं च राजसाः (Mân., XII, 401, ce qui est justement aussi le caractère du crime que Kaikêyî commet à l’égard de Kauçalyâ.