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LE RÂMÂYAṆA.

parler des autres personnages, il s’est donné pleine licence à l’égard des dieux de la vieille religion naturiste de l’Inde. Les sages de l’Inde ont d’ailleurs toujours tenu à se montrer indépendants de ces divinités tout en les servant, tant est puissante la forme, par des rites traditionnels. Le cas échéant, l’auteur ne se gêne donc nullement pour traiter les divinités védiques, sauf toutefois Agni et Soma, devenus du reste on peut le dire des rites personnifiés mais rarement célébrés^^1, avec un sans gêne complet. On en a la preuve dès le premier livre, où, dans deux chapitres est tourné en ridicule, persiflé et bafoué le représentant le plus élevé du panthéon védique, le tout puissant Çakra, Indra en personne. — Citons tout le passage.

Râma ayant vu un ermitage dans un bois voisin de Milhila, demande, à son guide Viçvâmitra, à qui appartient cet âçrama. Le mentor lui répond que c’est la demeure du magnanime Gautama qui y avait pratiqué, accompagné de son épouse Ahalyâ, des austérités pendant de nombreuses mille d’années, samvatsarasahasrâṇi bahûni^^2. Toutefois ayant à un certain moment faibli dans ses exercices, Indra, le seigneur des trois cieux, tridiveçvarạḥ, qui l’épiait, avait saisi l’occasion^^3 pour se présenter à Ahalyâ, qu’il convoitait, sous le vêtement du solitaire en faute et lui avait tenu ce discours : « Quoique je dusse attendre le temps convenable pour cohabiter avec toi, je ne l’attendrai point ; c’est sur le champ que je désire m’unir à toi : संगमं शीध्रमिच्छामि सह त्वया (saṃgamaṃ shîdhramicchâmi saha tvayâ). » Ahalyâ vit bien la ruse et reconnut Indra sous son vêtement d’emprunt ; mais perverse, durmedhâ, comme on peut le croire, elle s’empressa de se livrer en cachette, alakshitaḥ. Puis, Indra comblé de faveurs, ayant demandé pardon à la belle pécheresse, voulut s’esquiver sans retard, mais dans son trouble il se pressa trop et donna contre Gautama qui arrivait à la hâte, tout ruisselant encore de l’eau d’un étang pur, comme le feu humecté par le beurre clarifié. À cet aspect, difficile à soutenir même par les dieux, देवौरपि सुहर्धर्षं (devaurapi suhardharshaṃ), Çakra sentit tomber tout son courage^^4, et l’anachorète qui reconnut le roi des

1 Graul., 1. 1. II, 223.

2 Râm., I, 49, 16.

3 तस्यान्तरं विदित्वाथ​ (tasyântaraṃ viditvaatha) Litt. ayant connu un intervalle dans sa conduite.

4 विषादमगमत् परं (vishâdamagamat paraṃ) Litt. alla dans un découragement suprême.