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voyage du condottière

elle est forte et triste. On touche à Chiaravalle : c’est le grand nom de Saint Bernard ; le géant est venu dans cette solitude ; mais ce n’est pas Clairvaux. Il est dix autres Chiaravalle en Italie : pour un Italien, c’est toujours Clairvaux qui est la traduction, et même pour quelques imbéciles, à Paris. L’Italien se persuade volontiers que l’Italie a tout donné au monde : Saint Bernard est Lombard, à l’entendre, comme il croit de Padoue Saint Antoine. J’imagine que Dante y est pour beaucoup : c’est à Saint Bernard qu’il confie le chant sublime qui met fin à la Divine Comédie. Le paysage est assez digne du puissant moine. La culture à perte de vue, sous le soleil qu’évente la poussière, prend la gravité du désert. Pourquoi la grandeur a-t-elle si souvent l’air stérile ?

Plus de chartreux à la Chartreuse. On n’en prend pas son parti. Les cloîtres sont faits pour les moines. La vigne rampait amoureusement sur les arcs, au devant de chaque cellule. Pax multa in cella. La mort n’est point la paix. Portée sur des colonnes, une treille est charmante. Les arcades du petit cloître sont exquises : comme à Milan, la décoration en terre cuite est d’un goût qui console de tout le reste. La Chartreuse de Pavie étale un luxe accablant. Tant d’opulence rebute et déconcerte. L’église elle-même est un musée de la richesse. Le faste continu est misère pour l’esprit. À cette profusion somptueuse, je préfère la mesure ornée des deux cloîtres.

La façade est un prodige de vaine splendeur. Le rythme des lignes, la raison du monument, tout est immolé à la manie du décorateur. L’emphase de la magnificence m’importune entre toutes. L’excès de l’éloquence lasse la conviction et ne persuade plus. L’art du rhéteur tue l’émotion. Telle est l’œuvre de ces sculpteurs incontinents. Rien ne les arrête ; rien ne leur coûte.