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l’unité de l’œuvre. La simplicité, ici, est l’équilibre des parties. Plus le poète est riche en vision et en conscience, plus il lui faut de puissance pour agencer les éléments qu’il trouve dans la nature. On dit toujours qu’il faut, en art, faire des sacrifices : sans doute ; mais un artiste tout-puissant n’aurait pas besoin de sacrifier un détail à un autre : il ferait comme la nature qui les accorde tous. Une force divine est nécessaire, pour ne se point perdre dans la passion des nuances. L’art suprême est celui de la variation : Beethoven, Rembrandt et Shakspeare. Avec tout son esprit, Léonard ne varie que ses propres thèmes : il n’a pas la puissance qu’il faut pour varier les thèmes de la vie.

Ce n’est donc pas au nombre des parties, ni aux éléments d’une œuvre qu’on mesure justement si elle est simple ou non ; mais à l’équilibre qui la porte d’ensemble, à la certitude qu’elle donne, bref à l’émotion qu’elle inspire et qu’elle impose.

Vis superba formæ, le mot souverain de Jean Second, comme il hante Léonard ! Et sinon le même mot, l’idée. Il sent que la forme seule confère l’être. Il voudrait être sculpteur, d’abord. Avec toute l’ardeur dont il soit capable, il part à la recherche de la forme : il est la victime de son temps, en ce qu’il croit le saisir dans l’art de peindre. Il s’épuise en ratiocinations sur la précellence de la peinture. Il aurait dû naître quelque cent cinquante ans plus tard : il aurait vu qu’un seul homme, entre tous les peintres, a mis la puissance de l’être et de la pensée dans la peinture ; et c’est au sentiment qu’il l’a dû, à une passion universelle. Léonard est un grand poète dont nous n’avons pas les livres. De là, sans doute, qu’il est l’artiste préféré par tous les faiseurs de livres. C’est à Paris qu’on pense le mieux à lui. J’aime l’idée que je me fais de Léonard plus que tout ce que l’Italie m’en montre.