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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/46

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voyage du condottière

Milan grouille de peuple. Dans les faubourgs, les maisons sont pareilles à des ruches coupées par le milieu : sur la façade peinte en couleurs crapuleuses, toutes fenêtres ouvertes, les alvéoles gorgées de gens, on dirait des cages à mouches. Et la poussière, que le vent fouette, saupoudre ces gaufriers.

Les haillons flottent. Des linges abjects et la lessive de la veille sont tendus sur des cordes : les chemises et les jupons rouges, les maillots verts, les serviettes tachées de vin, les langes souillés, les traversins, les draps pisseux sèchent à l’air ; et il me semble qu’ils fument. Des femmes à l’œil sombre, et la tignasse noire, lancent un regard entre les manches d’une camisole pendue, ou les deux jambes d’un pantalon blanc que le vent du sud agite.

La misère au soleil a la beauté du crime : elle n’est pas comme dans le Nord, où l’horreur de la dégradation paraît toujours la suivre. À la laideur même, elle emprunte une sorte d’énergie, et parfois une gaîté cynique : ainsi les plaies empruntent une espèce d’éloquence à la couleur. Dans le Nord, tout parle d’une chute ignoble au fond de la boue et de l’ignominie ; tel un vieillard paralytique, qu’on fourre à l’hôpital : il sait bien qu’il n’en sortira plus, et qu’il mûrit, les pieds en avant, pour l’auberge de sous terre. Le pittoresque de la misère, au midi, n’est pas une illusion : le soleil est une fortune. Il y a de la beauté partout où les yeux rencontrent la nature dans la lumière.

Sur la place où Léonard de Vinci fait figure d’un convalescent qui va au bain, une dispute m’attire. Les injures volent comme des copeaux ; le rabot de la haine court dans tous les gestes. Parmi les étrangers, deux Anglais regardent indifférents ; deux autres affectent un mépris altier et sans âme : sinon du poing, ils