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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/243

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voyage du condottière

L’épouvante secouait la blonde chevelure sur les seins de la jeune fille ; et les pointes mordues de la gorge étaient pareilles à deux cerises sous les feuilles, que le vent agite. Tandis que les chiens la déchiraient, elle murmura dans les sanglots : « Ô grief de l’amour, ô coulpe si grave que rien ne l’allège, ô malheureuse, malheureuse qui fus désignée, plus qu’à la flèche, à la vengeance d’Amour ! » Les dogues, en grognant, ne s’arrêtèrent pas de mâcher la gorge et le ventre ; et, comme ils mangeaient le cœur pantelant, les cors sonnèrent dans la forêt, jusqu’à la mer ; les échos retentirent d’une mélodie sauvage et douloureuse ; et de toutes parts, le même chant se fit entendre, que le Nord renvoyait au Midi, et l’Ouest à l’Orient : « Voilà, voilà l’Amour, et voilà ses vengeances. »

Et les pins, au son des cors, frémirent de toutes leurs branches, depuis la tour sanglante de Classe dans le soleil couchant, jusqu’à la mer. Et elle, alors, dit en pleurant : — Ô cruel, cruel amour, plus cruel cent fois que ne fut jamais la haine ou mon indifférence, que t’avais-je fait pour être aimée ainsi de toi ? et faut-il, chaque soir, déchirée, que je meure de la sorte ?

Et moi : — Que t’avais-je donc fait, dis-le, pour que je t’aime ? et quel fut mon crime contre toi, que tu te fisses tant aimer ?

— N’avais-je pas le droit de me garder pour quelque autre qui me plût ? fit-elle ; n’étais-je pas libre, étant née sans entraves, de me réserver à moi-même ?

Je compris soudain qu’elle mourrait, si je ne l’aimais pas ; qu’elle ne vit éternellement pour sa torture que grâce à mon amour ; et que son châtiment de n’avoir pas aimé enfin, c’est que je l’aime. Elle était tombée dans son sang, et se releva bientôt toute couverte de cette pourpre, comme une vierge dont l’hymen serait le cœur, ce cœur qui lui est arraché sans cesse