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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/206

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voyage du condottière

vase les vers immondes avec de la crème, n’a-t-il pas prétendu, dans sa ville close, nourrir d’art sa méchanceté ? La laideur de ce prince me frappe, gravée dans une médaille admirable : une fierté dégradée, une solennelle impudence, une fermeté complaisante à soi-même, une cruauté en quête de louange ; il fait collection de beaux manuscrits, et il tue une femme pour la violer morte ; il lit le fade Térence ; il a l’amour du grec qu’il n’entend pas ; et pour un mot railleur, il poignarde un de ses amis, en se levant de table. Il est rusé comme un nomade ; et il croit aimer à la Platon, en serviteur fidèle, une sotte femme, laide, un peu chauve, au long nez. Il a les grâces d’un scribe, et une âme d’assassin. On doit penser au comédien, pour accorder de si étranges contrariétés. La vanité seule fait l’accord entre ces délires qui se heurtent ; et la preuve, qu’il veut toujours être original : sa devise est celle de la contradiction : « Quod vis, nolo ; quod nolis, volo. Si tu dis oui, non ; si tu dis non, oui ». Il est bon que Dante donne au Christ les noms de Jupiter : on sent bien pourquoi, et qu’il exalte le Créateur par tous les cultes de la créature. Mais je n’admire pas que Malatesta installe la religion de sa vieille maîtresse sur l’autel de la Vierge, même s’il se flatte d’y établir la sienne. Il n’est pas même athée. Dédié en tous cas à ce double orgueil, le monument dont il voulait faire un temple chrétien ou une église païenne, n’est ni l’un ni l’autre. Le chiffre de Gismondo et celui de son Isotta entrelacés, ce sépulcre les garde, avec l’éléphant et la rose. Alberti, le premier professeur d’architecture à la façon des modernes, s’est en vain chargé d’accommoder une église chrétienne au goût des anciens : le long de ces murailles lugubres, je ne rends grâce qu’à la suave imploration de quelques fenêtres ogivales. Malatesta ne peut rien fonder. L’ire est le fond de son être. Il porte malheur à Rimini, et à son tombeau même. Et qu’y est