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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/186

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voyage du condottière

l’Arche Sainte, portée d’outre mer, depuis le Levant fabuleux, jusques aux lagunes, et laissée sur la rive, par les anges, pour les Romains des îles. Sur deux étages de colonnes pèse la masse colossale, le cube de marbre rose, image de Venise montée sur pilotis. Et tant de grandeur, tant de puissance gracieuse sur des bases si fragiles, voilà qui me touche.

Que ce mur géant, les deux faces du dé sur la mer et sur la place, a de beauté ! C’est un titan plein de grâce. Une des plus belles surfaces qu’il y ait au monde ; et comme elle est vivante, en sa nudité énorme et rose, semblable à de la chair ! Les losanges qui l’incrustent et, sur chaque bord, les fenêtres ravissantes l’animent d’un rythme grave et charmant. Elles créent, ces fenêtres, des proportions merveilleuses. Le caprice a les effets d’un goût souverain. On dit de ce mur immense qu’il écrase les galeries inférieures, et qu’il les enfonce en terre. Telle est la folie des critiques : ils reprochent à une œuvre sans pareille ce qui la rend unique ; ils sont prêts à l’admettre telle qu’elle est, pourvu qu’elle ne soit pas ce qu’il fallait nécessairement qu’elle fût. Le ravissant étage de la galerie supérieure ne saurait être accablé par le dé qu’il élève, fût-il plus colossal encore : car il ne porte pas sur les colonnes ni sur la galerie : il flotte sur le ciel. La galerie est si pénétrée d’azur, d’air courant et de lumière, que le vaisseau rose du palais n’a plus de pesanteur, pas plus qu’un navire sur l’eau, quelque léviathan qu’il paraisse : la nef de pierre flotte, en souriant.

L’architecture des Vénitiens est unique, comme leur ville. Quelle autre eût mieux convenu à la cité fluide ? Elle est faite pour le mirage d’eau, et elle est née de la marine, comme Aphrodite.