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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/159

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voyage du condottière

Qu’on se sent loin ! Voilà la bonne vie, niaise et sûre, de la province dormante, où deux vers latins firent les délices et l’entretien de toute la ville. Et les uns trouvent trop de spondées dans l’hexamètre, les envieux ; et les autres louent sans réserve : à leur gré, toute l’histoire de Padoue tient dans le distique. On la lit encore au célèbre Salon du Palais, en forme de berceau retourné, palais de justice, qu’on nomme en italien Palais de la Raison. Si elle était nue, cette vaste salle serait belle ; mais elle est plus ornée qu’un vieil astrolabe : les signes du zodiaque, les thèmes d’horoscope, tous les emblèmes de la magie enlacés aux symboles du droit. Avec son plafond de bois, le grand Salon de la Raison est un navire la quille en l’air : telle est la navigation du juste. Suspendue aux astres par un fil invisible, la nef de la raison n’a d’excuse que dans la féerie du naufrage.

Padoue s’est beaucoup laissé faire, à l’ordinaire des bourgeois et des marchands, qui aiment toujours mieux céder aux gens de guerre que de leur tenir tête : ils ont trop à perdre, surtout quand ils ont raison. Mais enfin, Eccelino l’a rendue rebelle. Un jour, elle s’est révoltée contre le plus féroce des tyrans, une espèce de Teuton, fou de son pouvoir et ivre de meurtre. Eccelin est le podestat, le lieutenant de l’Empereur en Italie. Rien ne se compare à l’Allemand épanoui sous le ciel italien : alors se révèle toute la brutalité de la force : parce que l’Italie délie les liens de la morale. Ainsi la France sépare tous les éléments de la pensée, et dissout les bandelettes des mots, ces momies.

La gloire d’Antoine, Franciscain, fut de braver la bête. Il a toujours fait des miracles, ayant fait celui-là. Il était de Lisbonne, mais d’un temps où le moine catholique fut partout chez lui en pays latin. Il s’en faut bien qu’il parût alors le saint, bon à tout faire, qu’on charge, aujourd’hui, de chercher les objets