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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/158

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voyage du condottière

minarets et de turbans. On y voit M. de Sade opéré en gardien du sérail, par Napoléon lui-même : il fait son entrée dans cette salle de bains aux clartés aveuglantes, à la tête des ulémas noirs, salué par la confrérie des eunuques blancs. C’est pourquoi l’orgue, en proie au démon de la facétie, ne se lasse pas de jouer la marche turque.

Il fait si chaud et si pesant, qu’à tout prix il faut braver le soleil et sa doctrine atroce. Les dômes d’étain sont de feu blanc, ils brûlent, les regards. Un coffre de pierre, scellé dans la muraille, au coin de deux rues, c’est le tombeau d’Anténor, sur la foi de Virgile : il cuit au four, depuis trois mille ans. Que ce bel Anténor a un beau nom ! Que fait-il là ? n’est-ce pas assez de Tite-Live et de son os iliaque dans une vitrine ? Peuple à reliques : ils ont aussi l’épine dorsale de Galilée, à l’académie, en rien différente d’une autre épine, un os à moelle pour le pot-au-feu du dimanche. Il faudrait mettre le tout dans un tronc à la Sainte Science ou à Saint Antoine.

Un distique sur la porte de l’Observatoire, non loin de la rivière morte, quoique en latin est plus vieux que la Grèce et que Rome. Cette tour reste seule du palais d’Eccelino, où il avait pratiqué d’affreuses geôles, oubliettes, chambres de torture et autres salles, propres au gouvernement d’un bel esprit féodal et allemand. Au XVIIIe siècle, l’Observatoire s’y installe ; et le bon Boscovitch, jésuite et fameux astronome, tourne son distique :

Quæ quondam inferni turris ducebat ad umbras
Nunc Venetum auspiciis pandit ad astra viam[1].

  1. La tour menait jadis à la nuit de l’enfer :
    Ores, grâce à Venise, elle mène aux étoiles.