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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/124

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voyage du condottière

prairie qui donne sur les Champs-Élysées de l’harmonie ; et un pin sonore est planté près de la fontaine, que visitent les Muses. Tu rêves d’une ville sacrée et pure, pacifique comme les rythmes les plus savants qui furent jamais ; une ville de marbre, comme le temple chanté par le parfait poète : des portiques l’entourent, et des roses ; elle trempe un pied blanc au milieu des lacs bleus, où les bosquets de fleurs se penchent sur le sillage des cygnes :

Et viridi in campo templum de marmore ponam
Propter aquam.

La beauté de l’horreur m’environne. Une telle émotion ronge le cœur, et ne laisse pas de regrets.

Le ciel d’or rose se mit soudain à fleurir ; et de plus en plus rouge, plein de fumée jaune et de nuages embrasés, il s’épanouit. Telles traînées de pourpre s’effeuillaient comme des pétales ; et telles autres s’effilaient comme les brins du grenadier, dans la saison où ces rameaux vermillons portent la fleur de grenade. Les clochers, les tours, la coupole grandirent. Ce n’étaient plus, silhouettes de deuil, que fantômes démesurés, des lances et des casques, que dressaient des géants couchés entre les digues. La forme s’évanouit. Le détail s’éclipse. La masse seule demeure, du noir le plus dense et le plus gras, en écran sur la lumière occidentale.

Et la ville semble descendre dans le mirage des eaux versicolores, à mesure que l’ombre monte et l’enveloppe.

Je ne sais plus où je suis. La chaleur moite dissout le jugement et fait vaciller le rêve. Tout a cessé d’être réel, sauf le deuil de Mantoue.