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mêmes à leur prédication un caractère officiel peu propre à gagner les âmes.


Dans sa lutte avec le raskol, le clergé orthodoxe a des auxiliaires qu’il n’a pas appelés et qui lui valent plus de succès que sa prédication. L’esprit du siècle, le luxe, le goût du bien-être, la mode, le diable et ses pompes arrachent peut-être plus d’âmes au schisme que les ministres de Dieu. Le cabaret, l’usine, le journal, le chemin de fer, l’armée sont autant de dissolvants des vieilles mœurs et d’ennemis de la vieille foi. Pour l’affaiblir, la meilleure tactique serait encore de s’en fier à la vie et à la contagion des mœurs modernes, à la civilisation. Beaucoup de ces grossières hérésies ressemblent aux plantes malingres qui aiment l’obscurité et ne vivent que dans des grottes ou des caves ; elles ne sauraient supporter le grand jour. Vis-à-vis du vieux raskol, le meilleur missionnaire n’est ni le pope ni le tchinovnik, mais la culture européenne et la liberté qui, parmi ces sectes confuses, sauront bien trier les doctrines en droit ou en force de vivre. Un Russe a dit : « Si le raskol a duré deux cents ans, c’est que le peuple russe en a sommeillé mille ». Cette boutade n’est pas sans vérité : combien de ces sectes étranges pourraient être regardées comme les songes d’un peuple endormi ? Laissez-le s’éveiller ; les rêves stériles de la nuit se dissiperont d’eux-mêmes.

C’est aux persécutions et vexations de plus de deux siècles qu’il faut attribuer le fanatisme des dissidents. Pour les rapprocher des orthodoxes et les réconcilier avec l’État, la première chose était de faire droit à leurs griefs. Le gouvernement a fini par le comprendre et il s’en est bien trouvé. Malheureusement, ici comme en toutes choses, il s’est arrêté à des demi-mesures, sans oser aller jusqu’au bout de la liberté, de même que, naguère, il reculait devant les extrémités de la persécution.

Une des causes de l’incohérence de la législation et des