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Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/51

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à son ami le vice-roi de Papeligosse qui lui répondit tout franc :

— il vaudrait mieux ne rien apprendre qu’apprendre tels livres sous tels précepteurs. Car leur savoir n’est que bêterie et leur sapience n’est que moufles (c’est-à-dire bouffissures) abâtardissant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de jeunesse.

Au soir, en soupant, ce vice-roi fit venir un de ses pages nommé Eudémon, bien coiffé, bien mis, bien épousseté, d’honnête maintien et plus semblable à un petit ange qu’à un homme, puis il dit à Grandgousier :

— Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a encore seize ans. Voyons, si bon vous semble, quelle différence il y a entre le savoir de vos rêveurs matéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant (c’est le Moyen Age et la Renaissance en présence, ou, pour parler plus exactement, la scolastique et les humanités).

L’essai plut à Grandgousier. Eudémon, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux assurés et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile commença son compliment et, quand il l’eut bien et dûment félicité, il se mit tout à son service. Le tout fut proféré avec gestes appropriés, prononciation distincte, voix éloquente, langage latin très orné. Après quoi Gargantua, pour toute réponse, se prit à pleurer comme une vache et se cacha le visage