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parties alors connues du monde, Rouen était peut-être la dernière ville sur laquelle il fallût tenter une pareille épreuve, et de toutes les bourgeoises de Rouen, dame Estiennotte, femme de Jehan le Tellier, était certainement la moins disposée à s’y laisser prendre. La bonne dame lut la lettre du roi en se signant, puis parcourut le drôle de ce vif et rapide regard de femme et de mère qu’il ne faut guère espérer de tromper ; après quoi elle le savait par coeur comme ses patenôtres ; et si Désile eût été aussi clairvoyant qu’elle, s’il était donné à l’homme de deviner sur le visage d’une femme ce que, à toute force, elle ne veut point qu’on y voie, il y aurait lu cette sentence sans appel : « Tu n’auras point ma fille, ou j’y perdrai mon nom d’Estiennotte. » Mais alors notre chevaucheur eût vite enfourché son bidet, et peut-être l’eût-on vu revenir bientôt avec quelque lettre de jussion qui eût mis tout le monde bien en peine. Il fallait donc gagner du temps, et ajourner le galant sans lui donner de soupçons.

« Mon mari, lui dit-elle, est parti à la foire du Lendit (ce qui était vrai) ; je vais lui écrire : en revenant dans quelques jours, vous saurez ma réponse. »

Voilà Désile parti ; dame Estiennotte respire, et Dieu sait comme elle bénissait le ciel de ce que son mari n’était point là ; car, avec un homme si faible et si